Au-delà de la ligne de feu : pourquoi les forêts privées comptent plus que jamais

Par Andrew de Vries, directeur général, Propriétaires forestiers du Canada

Le Canada est contraint de repenser sa relation avec les feux de forêt.

Les incendies qui embrasent le pays ne constituent plus une perturbation occasionnelle pour le secteur forestier. Ils deviennent un enjeu économique, environnemental et social de premier plan. En 2026, l’activité des feux s’est intensifiée de façon spectaculaire en juin et en juillet : plus de trois millions d’hectares avaient brûlé au début du mois d’août, la vaste majorité de cette superficie s’étant accumulée en à peine cinq semaines. En Colombie-Britannique, la propagation rapide des incendies a forcé des dizaines de milliers de personnes à quitter leur domicile. (World Weather Attribution)

Parallèlement, le Canada fait face à un autre défi : assurer un approvisionnement en fibre suffisant pour maintenir les usines en activité, attirer les investissements et soutenir les communautés rurales qui vivent de la forêt.

Ces deux enjeux sont liés.

Et ils convergent vers l’un des actifs les plus sous-utilisés du secteur forestier canadien : ses forêts privées aménagées.

Lorsque Mark Carney a annoncé la création du Groupe de travail sur la transformation du secteur forestier canadien en novembre 2025, les Propriétaires forestiers du Canada (PFC) y ont vu l’occasion de remettre en question les frontières traditionnelles de la politique forestière du pays. Lors de notre présentation devant le Groupe de travail en février, puis dans nos recommandations déposées en mars, notre message était sans équivoque : le Canada ne peut bâtir un secteur forestier plus fort, plus concurrentiel et plus résilient en laissant les forêts privées aménagées en marge.

Le rapport final du Groupe de travail, remis au ministre Tim Hodgson en avril et rendu public en juin, a marqué une avancée importante. Il recense quelque 480 000 propriétaires forestiers qui aménagent environ 25 millions d’hectares de forêt privée, génèrent plus de 14 milliards de dollars de revenus et soutiennent près de 40 000 emplois. Il qualifie également cette ressource de « sous-estimée et sous-exploitée ».

Cette reconnaissance a son importance. Mais les feux de forêt nous montrent pourquoi elle doit rapidement se traduire en gestes concrets.

Les feux de forêt changent la donne

Pendant des décennies, la politique forestière s’est largement articulée autour de la tenure : forêts publiques ou forêts privées. Les feux de forêt rendent cette distinction de moins en moins pertinente.

Le feu ne s’arrête pas à la limite d’une propriété. Pas plus que la sécheresse, les insectes, les maladies ou les phénomènes météorologiques extrêmes. Un incendie qui se propage à travers un territoire peut menacer, au cours d’un même événement, un boisé privé, une forêt publique, une communauté, une usine et des infrastructures essentielles.

La réponse des pouvoirs publics doit tenir compte de cette réalité.

La saison des feux de 2026 vient déjà renforcer la crainte que les saisons extrêmes deviennent plus fréquentes et plus intenses (World Weather Attribution). La solution ne peut se résumer à lutter contre des incendies toujours plus vastes avec davantage de moyens une fois qu’ils sont déclarés. Il faut aussi réduire le risque en amont et accroître la résilience des forêts et des communautés qui y sont exposées.

Les propriétaires forestiers ont un rôle à jouer.

Un aménagement forestier actif ouvre la voie à réduire les combustibles à risque, à améliorer la santé des peuplements, à entretenir les chemins forestiers et à renforcer la résilience. Pourtant, les propriétaires privés n’ont pas bénéficié du même accès aux programmes et aux investissements en prévention des feux de forêt que les gestionnaires de terres publiques.

Cela doit changer.

Étendre Intelli-feu et les autres initiatives de résilience forestière aux forêts privées aménagées ne profiterait pas seulement aux propriétaires fonciers individuels. Cela contribuerait à une gestion des feux à l’échelle du paysage, protégerait les communautés, réduirait les pertes futures de fibre et consoliderait la résilience de l’économie forestière canadienne.

En d’autres termes, investir dans les forêts privées, c’est aussi investir dans la sécurité et la résilience des communautés.

Les feux de forêt sont aussi un enjeu d’approvisionnement en fibre

Les feux de forêt rendent le défi de l’approvisionnement en fibre encore plus pressant.

Le secteur forestier canadien a besoin d’un approvisionnement en bois prévisible et concurrentiel. Or, le bois des forêts publiques subit des pressions croissantes dues aux feux, aux mesures de conservation, aux insectes, à l’évolution des conditions forestières et à d’autres contraintes.

Les forêts privées représentent déjà une source de fibre importante et répartie sur tout le territoire. Elles sont aménagées par des centaines de milliers de propriétaires dans les régions rurales du pays et sont étroitement liées aux usines locales, aux entrepreneurs forestiers, aux transporteurs, aux professionnels forestiers et aux communautés.

Le Groupe de travail reconnaît que les forêts privées aménagées du Canada peuvent produire nettement plus de bois à l’hectare que les forêts publiques. Elles sont déjà en croissance, elles sont déjà aménagées et elles contribuent déjà à l’économie forestière canadienne.

Il ne s’agit pas d’une ressource future à créer. Il s’agit d’une ressource existante qui peut contribuer davantage. Reste à savoir si le Canada réunira les conditions pour que cela se produise.

L’ingrédient manquant : l’investissement

Le principal défi de la forêt privée n’est pas nécessairement le manque de volonté. Il est d’ordre économique.

La propriété forestière obéit à un cycle financier très différent de celui de la plupart des entreprises. Un propriétaire peut investir pendant des décennies dans les chemins, les éclaircies, la régénération et l’amélioration des peuplements avant de tirer un revenu appréciable d’une récolte. Lorsque ce revenu arrive, il se concentre souvent sur une seule année, engendrant un fardeau fiscal qui réduit le capital disponible pour le réinvestissement.

Les PFC ont proposé un Régime d’épargne et d’investissement sylvicole personnel (REISP) pour répondre à cet enjeu.

Le principe est simple : permettre aux propriétaires forestiers de reporter et de réinvestir une partie de leur revenu forestier afin qu’une plus grande part de l’argent généré par la forêt y demeure investie.

Cela se traduit par davantage de travaux sylvicoles, un meilleur renouvellement de la forêt, des peuplements plus sains et un approvisionnement en fibre accru pour l’avenir. C’est aussi un gage de résilience. Une forêt activement aménagée, régénérée et soutenue par des investissements est plus à même de résister aux pressions qui pèsent sur elle, y compris les feux.

De la reconnaissance à l’action

Le gouvernement fédéral a lancé un Plan d’action pour le secteur forestier visant à garantir un approvisionnement en fibre concurrentiel et prévisible, à attirer les investissements et l’innovation, à étendre les marchés et à soutenir les travailleurs et les communautés. Les ministres fédéral, provinciaux et territoriaux travaillent à l’élaboration d’une Stratégie pour le secteur forestier plus large d’ici la fin de 2026.

C’est là que se trouve l’occasion à saisir. Les forêts privées doivent être intégrées à cette stratégie comme une composante essentielle de l’avenir forestier du Canada.

Cela suppose l’accès aux programmes de prévention des feux de forêt et de résilience. Ces mesures ne résoudront pas à elles seules les défis du secteur forestier canadien. Mais, ensemble, elles peuvent libérer le potentiel d’une ressource sous-estimée depuis trop longtemps.

Les propriétaires forestiers investissent, aménagent, récoltent, régénèrent et soutiennent déjà les communautés rurales. Ils font déjà partie de l’économie forestière canadienne. De plus en plus, ils doivent aussi faire partie de la stratégie canadienne de résilience face aux feux de forêt.

L’une des plus grandes occasions du secteur forestier canadien était sous nos yeux depuis le début.

Il est temps de donner aux forêts privées la place qui leur revient : non pas en marge de la stratégie forestière du Canada, mais autour de la table, à titre de partenaire essentiel à long terme pour sécuriser l’approvisionnement en fibre du pays et bâtir un Canada plus résilient face aux feux de forêt.