BIEN PRÉSENTES, MAIS TROP SOUVENT OUBLIÉES Pourquoi les forêts privées du Canada comptent plus que jamais

Par Andrew de Vries, directeur général, Propriétaires forestiers du Canada

Le Canada mène une réflexion importante sur l’avenir de son secteur forestier. L’approvisionnement en bois se resserre. Les usines et les collectivités font face à une incertitude croissante. Les feux de forêt, les épidémies d’insectes, les pressions liées à la conservation, l’évolution des conditions forestières et l’intensification des tensions commerciales redéfinissent l’économie du secteur forestier. Parallèlement, les gouvernements cherchent des moyens d’attirer les investissements, d’accroître la productivité et de renforcer l’économie rurale.

Dans cette réflexion, l’une des plus importantes ressources forestières du Canada est trop souvent demeurée en arrière-plan : ses forêts privées.

Toutefois, la situation commence à changer.

Lorsque le premier ministre du Canada, Mark Carney a annoncé la création du Groupe de travail sur la transformation du secteur forestier canadien en novembre 2025, les Propriétaires forestiers du Canada (PFC) y ont vu l’occasion de dépasser les frontières traditionnelles de la politique forestière canadienne. Lorsque nous avons présenté notre mémoire en février, puis soumis nos recommandations en mars, notre message était clair : le Canada ne pourra pas bâtir un secteur forestier plus fort, plus concurrentiel et plus résilient en laissant les forêts privées et leurs propriétaires en marge.

Le rapport final du Groupe de travail, remis au ministre Tim Hodgson en avril et rendu public en juin, a marqué une avancée importante. Il a mis en lumière quelque 480 000 propriétaires forestiers qui aménagent environ 25 millions d’hectares, génèrent plus de 14 milliards de dollars en revenus et soutiennent près de 40 000 emplois. Plus important encore, il a qualifié cette ressource de « sous-estimée et sous-utilisée ».

Cette reconnaissance est importante. Mais être reconnu ne signifie pas pour autant être pleinement pris en compte.

Le gouvernement fédéral a lancé un Plan d’action pour le secteur forestier axé sur la sécurisation d’un approvisionnement en bois concurrentiel et prévisible, l’attraction d’investissements et de l’innovation, l’élargissement des marchés ainsi que le soutien aux travailleurs et aux collectivités. Les ministres fédéral, provinciaux et territoriaux se sont également engagés à élaborer une stratégie d’ensemble pour le secteur forestier d’ici la fin de 2026.

Cela représente une occasion importante. Si le Canada veut réellement accroître son approvisionnement en bois et renforcer son économie forestière, les forêts privées doivent faire partie de cette stratégie, non pas comme une considération secondaire, mais comme un partenaire à long terme.

Une occasion d’accroître l’approvisionnement en bois qui saute aux yeux

L’approvisionnement en bois est l’un des plus grands défis auxquels fait face le secteur forestier canadien, mais une grande partie des discussions porte encore sur l’accès à davantage de bois provenant des forêts publiques. Les forêts publiques demeureront essentielles. Mais elles ne représentent qu’une partie de la solution.

Les forêts privées représentent déjà une source importante de bois. Elles sont aménagées par des centaines de milliers de propriétaires répartis partout dans les régions rurales du Canada. Ces propriétaires entretiennent des liens étroits avec les usines locales, les entrepreneurs forestiers, les camionneurs, les professionnels forestiers et les collectivités.

Le Groupe de travail reconnaît que les forêts canadiennes aménagées par des propriétaires peuvent produire beaucoup plus de bois par hectare que les forêts sous gestion publique. Elles sont déjà en croissance, déjà aménagées et contribuent déjà à l’économie forestière du Canada.

La question est de savoir si nous créons les conditions nécessaires pour leur permettre d’en faire davantage.

Cela signifie qu’il faut dépasser l’idée selon laquelle les propriétaires forestiers ne sont qu’une partie prenante parmi d’autres. Les forêts privées constituent à la fois un actif économique et environnemental, ainsi qu’une source de bois capable de compléter un approvisionnement provenant des forêts publiques de plus en plus limité.

Les investissements, le chaînon manquant

Le principal défi de la forêt privée n’est pas nécessairement un manque de volonté. Ce sont les conditions économiques.

Un propriétaire forestier peut investir pendant des décennies dans la construction de chemins, les travaux d’éclaircie, la régénération et l’amélioration des peuplements avant de tirer un revenu important par la récolte de son bois. Lorsque ce revenu arrive enfin, il peut être concentré sur une seule année, ce qui alourdit le fardeau fiscal et réduit la capacité de réinvestir dans l’aménagement forestier.

C’est là que les politiques publiques peuvent faire une réelle différence.
Les PFC ont proposé un Régime personnel d’épargne et d’investissement sylvicole afin de mieux arrimer la fiscalité au cycle d’investissement à long terme propre à la foresterie. Le principe est simple : permettre aux propriétaires forestiers de mettre de côté et de réinvestir une partie de leurs revenus forestiers afin qu’une plus grande part de l’argent généré par la forêt y soit investie.

Davantage de travaux sylvicoles, c’est des forêts plus saines et plus productives. Une meilleure productivité, c’est davantage de bois pour l’avenir. Davantage d’investissements, ce sont des économies rurales plus fortes.

Il ne s’agit pas de subventionner les propriétaires forestiers. Il s’agit de mettre en place un cadre fiscal qui reconnaît les particularités de l’investissement à long terme en forêt.

La politique doit tenir compte de la forêt, et non des limites de propriété
Les feux de forêt offrent un autre exemple convaincant de la nécessité d’intégrer pleinement les forêts privées à la stratégie forestière du Canada. Le feu ne s’arrête pas à une limite de propriété. Les insectes, les maladies, les effets des changements climatiques et les bassins versants non plus.

Pourtant, les propriétaires forestiers n’ont pas toujours eu accès aux mêmes programmes de prévention des feux de forêt et de renforcement de la résilience forestière que ceux offerts en forêt publique. Cela a peu de sens lorsque les collectivités, les infrastructures, les forêts publiques et les forêts privées occupent un même territoire.

L’élargissement d’Intelli-feu et d’autres initiatives de résilience aux forêts privées permettrait de protéger bien plus que des propriétés individuelles. Il contribuerait à protéger les collectivités, l’approvisionnement futur en bois et l’ensemble du territoire forestier.

Les politiques publiques doivent tenir compte de cette réalité.

On ne peut pas gérer ce que l’on ne comprend pas

Le Canada doit aussi se donner un portrait plus précis de ses forêts privées.

Nous avons besoin de meilleures données sur les inventaires forestiers, la productivité, les caractéristiques des propriétaires, leurs objectifs d’aménagement, les activités de récolte et la contribution économique des forêts privées.

Le sondage national auprès des propriétaires forestiers, actuellement mené par l’Université McGill en partenariat avec les PFC et avec l’appui de MITACS Canada, constitue une étape importante. Après plus de vingt ans sans sondage national, nous actualisons enfin nos connaissances sur les personnes qui possèdent ces forêts, les raisons pour lesquelles elles les possèdent, la façon dont elles les aménagent et les obstacles qu’elles rencontrent.

De meilleures données ne suffiront pas, à elles seules, à régler les problèmes de politique publique. Mais sans elles, les gouvernements risquent de concevoir des programmes fondés sur des hypothèses plutôt que sur la réalité.

De la reconnaissance à l’action

Les forêts privées doivent aussi avoir une juste place dans la politique commerciale du Canada.

Le bois provenant des forêts privées est vendu sur les mêmes marchés internationaux que celui issu des forêts publiques. Il entre souvent dans les mêmes usines, les mêmes chaînes d’approvisionnement et les mêmes marchés que le bois provenant des forêts publiques.

Alors que le Canada évolue dans un environnement commercial de plus en plus complexe avec les États-Unis, les mesures commerciales devraient reconnaître ces similitudes tout en tenant compte du statut particulier des forêts privées.

Le principe est simple : les propriétaires forestiers ne devraient pas être désavantagés sur le plan concurrentiel par des mesures visant à répondre à des enjeux associés au bois provenant des forêts publiques.

Les PFC estiment que les futurs accords sur le bois d’oeuvre résineux et les mesures commerciales connexes devraient reconnaître le statut distinct du bois provenant des forêts privées et privilégier une approche qui évite d’imposer des coûts commerciaux inutiles aux propriétaires forestiers. Les systèmes actuels de traçabilité permettent déjà d’identifier l’origine du bois, offrant ainsi une base concrète pour l’adoption d’une approche plus ciblée.

Les marchés du carbone offrent une autre occasion à saisir. Des normes simplifiées, le regroupement de projets et la réduction des coûts de transaction pourraient faciliter la participation de milliers de propriétaires forestiers et constituer un incitatif supplémentaire à un aménagement forestier durable.

Le Canada a un choix à faire

Le Canada dispose maintenant d’une occasion rare de repenser les fondements de son secteur forestier.

Le Groupe de travail sur la transformation du secteur forestier a contribué à faire reconnaître l’importance des forêts privées à l’échelle nationale. Le Plan d’action pour le secteur forestier a donné une impulsion à cette réflexion. La future Stratégie pour le secteur forestier offre maintenant l’occasion de traduire cette reconnaissance en actions concrètes et durables.

Mais cela exige un changement de perspective.

Les propriétaires forestiers ne devraient pas avoir à démontrer constamment l’importance de leurs forêts. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des centaines de milliers de propriétaires, des millions d’hectares, des milliards de dollars en retombées économiques et des dizaines de milliers d’emplois.

Il faut maintenant un cadre de politiques publiques qui reconnaisse le potentiel de ces forêts et leur capacité à jouer un rôle accru, pourvu qu’elles bénéficient des bons incitatifs et des investissements nécessaires : de meilleures données, un traitement fiscal mieux adapté, l’accès à des programmes de résilience face aux feux de forêt, un traitement commercial équitable et un marché du carbone accessible.

Aucune de ces mesures ne réglera à elle seule les défis du secteur forestier canadien. Ensemble, elles pourraient permettre de mieux mettre en valeur une ressource dont l’importance a trop longtemps été sous-estimée.

La question qui se pose désormais au Canada n’est plus de savoir si les forêts privées comptent. Elle est de savoir si nous sommes prêts à reconnaître pleinement leur contribution et à agir en conséquence.

Les forêts privées du Canada ont toujours été là, bien en vue, sans pour autant recevoir toute l’attention qu’elles méritent. Il est temps de cesser de les considérer comme un élément périphérique du secteur forestier et de les reconnaître pour ce qu’elles sont réellement : un partenaire essentiel à long terme pour assurer l’approvisionnement futur en bois du Canada, renforcer les collectivités rurales et bâtir une économie forestière plus forte.